Avant même la première note, il y a une image : une pochette posée sur la platine, un visage, une couleur, une promesse. Pour Diego Gil, auteur et chroniqueur musical originaire du Pays Basque, cette image n'a jamais été un simple emballage — c'est déjà de la photographie. Des 12 vies de Bowie aux grandes pochettes qui ont marqué la culture, il passe sa vie à écouter avec les yeux. Au sein du collectif Argia, il porte un projet à son image : Sound and Vision.
Diego Gil n'est pas photographe. Et c'est précisément ce qui fait sa singularité au sein d'Argia. Là où les autres membres regardent le monde à travers un objectif, lui l'écoute — puis cherche, dans le son, ce qui se voit. Auteur et chroniqueur musical, il travaille au croisement de l'histoire culturelle, de la musique et des imaginaires artistiques : sa matière première, ce sont les disques, les concerts, les pochettes, et tout ce qu'ils racontent d'une époque.
Son terrain commence ici, sur la côte. Hendaye n'est pas pour lui un décor, mais une racine.
« Hendaye, je l'ai depuis mon enfance », confie-t-il. « Je m'en suis parfois éloigné, mais je suis toujours revenu. »
Il dit ne plus pouvoir se passer de son panorama, de sa vie si particulière, et surtout de ce qu'il appelle « ce carrefour de plusieurs cultures et regards ». La formule pourrait être celle d'Argia tout entier : un collectif né à la frontière, là où les langues, les pays et les manières de voir se croisent.
C'est depuis cet ancrage qu'il explore la musique non pas comme un simple divertissement, mais comme un fait culturel et social — une façon de lire les sociétés à travers leurs sons.
Le parcours d'auteur de Diego Gil dessine une obsession : raconter la musique par ses contextes, ses lieux, ses marges. On lui doit une histoire des Basques à Bordeaux, une plongée dans la ville comme destination rock, ou encore un titre pour la collection Discogonie, consacrée à la dissection d'un album culte. D'un livre à l'autre, le fil reste le même : derrière chaque morceau, il y a une géographie, une communauté, une histoire humaine. La musique, chez lui, n'est jamais seule — elle est toujours le révélateur de quelque chose de plus grand.
© Crédit photo : Diego Gil © Crédit photo : Adam Bielawski (Photobra) — CC BY-SA 3.0
En janvier 2026 paraît son dernier livre, Les 12 vies de Bowie (éditions Umami). Le choix de David Bowie n'a rien d'anodin pour qui s'intéresse au lien entre son et image. Bowie, c'est le caméléon, l'artiste aux mues incessantes, celui qui n'a cessé de réinventer son visage en même temps que sa musique. Chez lui, chaque album est une métamorphose, chaque pochette un nouveau personnage. Difficile d'imaginer meilleure incarnation de l'idée que l'image et le son avancent main dans la main.
Ce n'est pas un hasard si Bowie se retrouve aussi au cœur de Regards Croisés #1 : la première édition fera dialoguer le livre de Diego avec une projection du film Moonage Daydream, prolongeant sur grand écran cette réflexion sur l'image musicale.
C'est sans doute là que la pensée de Diego Gil est la plus personnelle. Pour lui, la pochette de disque est bien plus qu'un habillage commercial : c'est la première image que l'on reçoit d'une musique, avant même de l'entendre. Une interface entre l'artiste et le public, qui s'affirme comme un art à part entière à partir de la fin des années 1940.
Sa réflexion va plus loin que l'esthétique. La pochette, dit-il, révèle aussi les tensions d'une société : il rappelle par exemple combien les artistes noirs de jazz ont longtemps été absents, en image, de leurs propres disques. Elle est enfin un lieu de rencontre — entre musiciens, photographes et graphistes — où la photographie tient un rôle central. Et à l'heure du streaming, où la musique se réduit à une vignette sur un écran, revenir au grand format du vinyle, c'est redonner à l'image tout son pouvoir immersif.
« Revenir au format originel de la pochette, à son échelle et à sa matérialité, c'est replacer l'image dans ce dialogue fondamental entre son et vision. »
Réduire Diego Gil à ses livres serait incomplet. L'homme passe d'un médium à l'autre avec une curiosité rare. On l'a entendu comme chroniqueur sur les ondes de plusieurs radios culturelles ; on lui doit un court-métrage, Lignes de vie, sélectionné dans le cadre du programme « Mon Œil » du Centre Pompidou ; un audiolivre-manifeste, La République des Éclaireurs ; et jusqu'à des textes de chansons écrits pour un groupe de musique.
Cette aisance à circuler entre l'écrit, la radio, l'image et le son, c'est exactement ce qu'il apporte à Argia : un regard qui ne s'enferme dans aucune discipline et relie ce que d'autres séparent.
Son arrivée dans le collectif s'est faite, comme souvent, par les rencontres et les discussions. Diego connaissait déjà Arnaud, et leurs nombreux échanges autour de son projet de collectif tourné vers la photographie ont éveillé sa curiosité.
« Au fil des échanges et des idées que nous avons partagées, l'envie de construire ensemble s'est imposée naturellement », raconte-t-il — « non sans quelques passes d'armes intéressantes ».
En rencontrant les autres membres, il a retrouvé la même volonté de partage et de construction commune. Il se dit aujourd'hui encore « dans une phase de découverte » : une humilité qui en dit long sur son rapport au collectif.
C'est là qu'est né Sound and Vision, le projet qu'il porte pour Regards Croisés #1. L'idée vient d'une fascination ancienne pour les pochettes d'album, un sujet sur lequel il n'avait jamais eu l'occasion d'écrire. « Quand un collectif de photographes frappe à votre porte pour parler de photographie et de son rapport à la musique, j'ai sauté sur l'occasion pour combler ce vide », sourit-il. Son ambition : sortir du champ strict de la musique pour emprunter une voie détournée et, à travers elle, parler aussi de nous.
« J'avais envie de sortir du champ de la musique à proprement parler, et d'emprunter une voie détournée pour non seulement parler d'elle, mais aussi de nous. Dans ce dialogue entre le récit musical et la photographie, nous découvrons notre histoire, notre propre nature. »
Concrètement, Sound and Vision prendra la forme d'une conférence sur l'histoire de la pochette de disque et d'une scénographie de trente-six vinyles encadrés — la musique donnée à voir, littéralement. Du 31 juillet au 2 août 2026, à la Halle de Gaztelu à Hendaye.
Retrouvez Diego Gil du 31 juillet au 2 août à la Halle de Gaztelu, Hendaye : conférence, exposition et scénographie vinyle, entrée libre.
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