Film 120 : du Kodak Brownie au Bronica SQ, un siècle d'histoire

Pierre Le ForestierPierre Le Forestier

Pierre Le Forestier

Publié le 22 juin 2026

Il existe peu de formats aussi durables que le film 120. Plus d'un siècle après son invention, il alimente encore les appareils moyen format des amoureux de la photographie argentique d'aujourd'hui. Son histoire commence avec une petite boîte en carton vendue un dollar, et se poursuit, étonnamment, jusqu'à un boîtier japonais des années 1980 dont le nom même rend hommage à cette origine.

George Eastman et l'invention du film souple


Avant de comprendre le 120, il faut remonter à la fin du XIXe siècle. George Eastman, qui visait le grand public, produisit la première pellicule photo souple destinée à un boîtier simple, appelée la Kodak « 100 vues ». Après avoir travaillé dans l'assurance et la banque, Eastman se tourna vers la fabrication de plaques sèches, puis lança en 1888 le premier appareil conçu sous la marque Kodak, un nom qu'il avait inventé de toutes pièces.

Cette pellicule souple allait être perfectionnée au tournant du siècle pour permettre un chargement en plein jour : une avancée décisive pour démocratiser la photographie.

George Eastman

© Crédit photo : Photo de George Eastman | United States Library of Congress

1900 : le Brownie, l'appareil photo à un dollar


C'est en février 1900 qu'Eastman Kodak lance le Brownie, conçu par l'ingénieur Frank A. Brownell. Le Brownie était une boîte cartonnée simple, dotée d'un objectif ménisque et d'un plan de film courbé pour compenser les défauts de la lentille. Son nom rendait hommage aux personnages féériques popularisés par l'écrivain canadien Palmer Cox, et l'appareil visait au départ un public... d'enfants.

Le succès dépasse largement les espérances de Kodak. Grâce à ses commandes simplissimes et à son prix initial d'un dollar, couplé au faible coût de la pellicule et du développement Kodak, le Brownie dépasse largement son objectif commercial. Plus de 150 000 exemplaires sont vendus dès la première année de production.

Mais ce premier Brownie utilisait un format de film aujourd'hui disparu, le 117. C'est l'année suivante que tout change.

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© Crédit photo : Rathfelder, Kodak Brownie advert, via Wikimedia Commons

Qu'est-ce que le film 120 ? Sa naissance en 1901


Le film 120 a été inventé en 1901 par Kodak et lancé avec un appareil appelé Kodak Brownie n° 2. Le Brownie n° 2 fut fabriqué par Eastman Kodak de 1901 à 1935, en cinq modèles allant de A à F, et fut le premier appareil à utiliser le film 120. Il produisait des images carrées de 6 x 6 cm : un format qui allait traverser tout le XXe siècle et inspirer, bien plus tard, des appareils comme le Bronica SQ ou le Hasselblad 500.

Le principe du film 120 est simple mais ingénieux : une pellicule souple enroulée sur une bobine, protégée de la lumière par un papier opaque, ce qui permet de la charger et décharger en plein jour sans chambre noire : un argument décisif pour le grand public de l'époque.

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© Crédit photo : Gerry Lauzon, Kodak Brownie No. 2 F, via Wikimedia Commons

Le Brownie n° 2 connaît un succès immense et une longévité rare : il traverse les deux guerres mondiales, photographie des scènes historiques (les photos de Bernice Palmer sur le Carpathia au lendemain du naufrage du Titanic, ou encore les clichés de la famille impériale russe), et reste produit pendant plus de trente ans.

Une stratégie commerciale redoutable


Le succès du Brownie repose sur une logique économique limpide : vendre l'appareil à bas prix pour générer des revenus récurrents sur la pellicule et le développement. Eastman avait théorisé cette approche avec un slogan devenu célèbre :

« Vous appuyez sur le bouton, nous faisons le reste »

Le Brownie n'est donc pas seulement un objet technique, c'est la pierre angulaire d'un modèle d'affaires qui fera la fortune de Kodak pendant un siècle.

Film 120, 220, 620 : quelles différences ?


Le format 120 n'est pas resté figé. En 1931, Kodak lance le format 620, une variante du 120 utilisant la même largeur de pellicule de 6 cm mais une bobine plus fine, pour fabriquer des appareils plus compacts : une manœuvre commerciale destinée à fidéliser les clients à l'écosystème Kodak. Le format 220, format double longueur, apparaît en 1965, doublant le nombre de vues disponibles sur une bobine.

Mais c'est bien le 120 original qui survit à toutes les modes : alors que le format 135 (le fameux « 24x36 » issu du cinéma et popularisé par le Leica dans les années 1920) domine la photographie amateur, le 120 devient le standard du moyen format professionnel, plébiscité pour la qualité de ses négatifs nettement plus grands.

Des décennies plus tard : le Bronica SQ et l'héritage du Brownie


L'histoire prend un tournant inattendu au Japon. La marque Bronica, fondée par Zenzaburō Yoshino, lance en 1959 son premier appareil moyen format. Le nom Bronica vient de « buroni », une déformation de la prononciation japonaise de Kodak Brownie — un clin d'œil direct à l'appareil qui avait inventé, soixante ans plus tôt, le format que Bronica allait elle-même exploiter. Le format des pellicules utilisé était d'ailleurs le même que celui du Kodak Brownie.

Vingt ans plus tard, en 1980, Bronica lance la série qui va asseoir durablement sa réputation auprès des professionnels : le Bronica SQ.

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© Crédit photos : Arnaud Elissalde et Sophie Compain

Un Hasselblad japonais, en plus abordable


Le Bronica SQ est un reflex moyen format 6x6 qui remplace le Bronica EC comme appareil au format carré à partir d'août 1980. Conçu au Japon comme une alternative moins onéreuse mais tout aussi qualitative aux imposants Hasselblad 500, le SQ doit son nom au mot anglais « square » (carré), en référence à son format d'image 6x6 cm, qui produit douze vues sur une bobine de film 120 standard.

Sur le plan technique, le Bronica SQ est un appareil modulaire inspiré de l'Hasselblad 500, accepte les films 120, 220 et même des dos Polaroid, et se trouve au centre d'un vaste système professionnel avec une monture spécifique. Son système optique repose sur un obturateur central électronique fabriqué par Seiko, intégré dans chaque objectif, avec des vitesses allant de 8 secondes à 1/500e de seconde, permettant une synchronisation flash à toutes les vitesses : un avantage déterminant pour les photographes de studio et de mariage.

Le succès du Bronica SQ tient à un positionnement habile : pour un prix inférieur à 1 250 dollars au lancement, une fraction du coût d'un Hasselblad 500C/M, les professionnels accédaient à des dos film, objectifs et viseurs interchangeables sans compromis sur la qualité d'image. Bronica offrait ainsi environ 95 % des fonctionnalités d'un Hasselblad pour 60 % du prix, séduisant une génération de photographes indépendants installés dans des studios de fortune.

Une famille de modèles


Le système SQ s'est enrichi au fil des années 1980 et 1990 :

  • la SQ-A apparaît en 1982 avec un verrouillage du miroir et un nouveau système de viseur supportant l'exposition automatique
  • la SQ-Am en janvier 1983, une version à entraînement motorisé intégré.
  • la SQ-Ai, présentée au Photokina 1990, ajoute la priorité à l'ouverture et une électronique mise à jour
  • la SQ-B, plus simple et entièrement manuelle, clôt la gamme en 1996

En 1995, le fabricant d'objectifs Tamron racheta l'activité appareils photo de Bronica, avant que la marque ne s'éteigne progressivement avec l'essor du numérique : le 1er octobre 2004, Tamron annonça l'arrêt mondial de la production des reflex Bronica et de leurs accessoires, sonnant le glas de plus de quarante ans d'aventure dans le moyen format argentique.

Une boucle bouclée


Il y a quelque chose de saisissant dans cette filiation : un appareil en carton à un dollar, conçu pour démocratiser la photographie auprès des familles américaines du début du XXe siècle, a légué un format de film qui allait, des décennies plus tard, équiper les boîtiers professionnels les plus sophistiqués du Japon. Au point que l'un de ces fabricants choisit de porter dans son propre nom le souvenir phonétique du petit Brownie. Aujourd'hui encore, le film 120 reste produit et utilisé, par des photographes qui chargent leurs bobines exactement comme on le faisait en 1901 : à la lumière du jour, sans aucune complication.

Cette passion de l'argentique, on la fait vivre au sein du collectif. Retrouvez le travail de Simon Arcache, photographe au film noir et blanc, lors de Regards Croisés #1 — Sound and Vision (31 juillet–2 août, Hendaye, entrée libre).

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