
Pierre Le Forestier
De la chambre noire de Niépce aux trottoirs de Doisneau, comment un pays est tombé amoureux de l'image, et pourquoi il ne s'en est jamais remis.
Il y a deux siècles, dans un village de Bourgogne, un homme regardait le monde s'imprimer, lentement, sur une plaque. Ce que Nicéphore Niépce ne savait pas encore, c'est qu'il venait d'ouvrir la porte d'une aventure qui allait devenir, en France plus qu'ailleurs, une véritable histoire d'amour.
Tout commence ici : Niépce en Bourgogne, puis Daguerre à Paris, et le jour où l'État français choisit de faire don de l'invention « au monde entier ». On ne raconte pas ici cette naissance en détail, elle a ses propres pages : ce que l'on fête exactement avec le bicentenaire de la photographie en 2027, et l'histoire du 19 août, la Journée mondiale de la photographie.
Ce qui nous intéresse ici, c'est la suite. L'engouement est immédiat et presque fiévreux : ateliers ouverts sur les boulevards, portraits que la bourgeoisie s'arrache, opérateurs qui partent jusqu'en Égypte rapporter des vues de temples. En 1854 naît la Société française de photographie, l'une des plus anciennes institutions du genre au monde : le pays prend très vite son nouvel art au sérieux.
Maxime Du Camp, colosse du grand temple d'Abou Simbel, 1850. Domaine public (Metropolitan Museum of Art).
Au XXe siècle, la photographie française trouve peut-être sa voix la plus singulière. Une génération de photographes descend dans la rue pour saisir, sans mise en scène apparente, la vie ordinaire des gens : un baiser volé, un gamin qui joue, un bistrot qui s'anime au petit matin. Doisneau, Ronis, Boubat, Izis, Sabine Weiss… et, au-dessus de cette famille, la haute silhouette d'Henri Cartier-Bresson et son « instant décisif ». Un courant que l'histoire de l'art nommera après coup, et que nous racontons à part : Qu'est-ce que la photographie humaniste ?
Ce qu'il en reste, c'est une manière de voir : en France, la photographie est perçue moins comme une prouesse technique que comme un art du regard et de la rencontre.
Willy Ronis, Montmartre, 1960. © Donation Willy Ronis, Ministère de la Culture (France), Médiathèque du patrimoine et de la photographie, diffusion GrandPalaisRmn Photo
Cette passion n'est pas restée dans les livres d'histoire. Elle a ses rendez-vous, ses lieux, son public.
La photographie française, c'est aussi cela : moins un patrimoine qu'une pratique partagée.
Le musée Nicéphore Niépce, Chalon-sur-Saône.
C'est là que se place Argia. Notre collectif photo, né dans le Pays basque, expose, transmet et rassemble : deux éditions de Regards Croisés en 2026, et bientôt le Festival des Trois Couronnes, dont la première édition se tiendra à Hendaye la semaine du 12 avril 2027, en pleine année du bicentenaire. Une manière de plus de faire vivre cette passion française, à la frontière et un peu à notre façon. Découvrir la naissance du Festival des Trois Couronnes.
Regards Croisés, Hendaye, 2026. © Collectif Argia
Des Rencontres d'Arles aux innombrables amateurs qui, smartphone en poche, perpétuent sans le savoir le geste inauguré par Niépce, la passion est intacte. De l'héliographie balbutiante aux capteurs numériques, la photographie reste, en France, ce qu'elle a toujours été : une manière d'aimer le monde en le regardant.
Parce que l'invention y est née, que l'État l'a offerte au monde et que le pays s'est très tôt doté d'institutions (la Société française de photographie date de 1854) et d'une tradition du regard, faite de rencontres plus que de prouesse technique.
Au musée Nicéphore Niépce, à Chalon-sur-Saône, ville où l'inventeur a réalisé ses premières images.
Pour découvrir un large panel de photographes ainsi que leur travail, rendez-vous sur le site de la Médiathèque du patrimoine et de la photographie (MPP), organisme du Ministère de la Culture sur https://mediatheque-patrimoine.culture.gouv.fr/
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