
Diego Gil
Commencer un événement consacré au dialogue entre la photographie et la musique par la projection d'un film peut sembler audacieux. Pourtant, à y regarder de plus près, le choix de Moonage Daydream de Brett Morgen pour ouvrir le week-end d'expositions consacré à Sound and Vision apparaît comme une évidence. Ce film consacré à David Bowie agit comme une passerelle idéale. N'oublions pas que le titre même de l'exposition, Sound and Vision, est emprunté à la chanson éponyme, extraite de l'album Low.
Un bref résumé du film s'impose. À travers un impressionnant assemblage d'archives (entretiens, captations de concerts, documents rares et, bien entendu, photographies), le spectateur découvre le parcours artistique de David Bowie. Brett Morgen nous fait d'abord pénétrer dans une galaxie lointaine ; une étoile mystérieuse se laisse découvrir tandis que la musique de Bowie monte en puissance. Des images d'un des derniers clips de Bowie laissent entrevoir le cadavre d'un astronaute. C'est le Major Tom. Le premier avatar de l'artiste.
Le réalisateur débute son histoire à partir de l'extraterrestre Ziggy Stardust, un autre personnage emblématique et curieux, interprété par Bowie. Le parti pris du film est clair. On y observe notamment le choix, parfois déroutant, de revêtir différents personnages pour affronter sa carrière et explorer sa propre identité. Ces métamorphoses successives semblent illustrer à merveille la célèbre formule d'Oscar Wilde : « C'est lorsqu'il parle en son nom que l'homme est le moins lui-même. Donnez-lui un masque et il vous dira la vérité. »
Toutefois, ce n'est pas un documentaire biographique classique. Brett Morgen ne cherche pas à raconter chronologiquement la vie de David Bowie. On avance, puis l'on revient sur ses pas. Des périodes parfois éloignées s'entrelacent pour composer une expérience davantage sensorielle que chronologique. Le film, foisonnant et psychédélique, est construit comme un voyage complètement fou. Le documentaire admet d'emblée que le chemin sera sinueux, à tel point que certains spectateurs se perdront dans l'avalanche de faits, de considérations, d'instants et de parenthèses sur cette étoile.
L'image ne se contente plus de montrer l'artiste ; elle contribue à sa légende. Les sujets du film rejoignent plusieurs des problématiques que Sound and Vision entend explorer, quels que soient les intervenants ou les moments du week-end. Parmi elles figure notamment la question de l'iconisation de l'artiste, sujet qui sera abordé lors de ma conférence de samedi. Car l'iconisation passe avant tout par l'image. Depuis les années 1960, la musique entretient un dialogue étroit avec les arts visuels. Dans les années 1970, cette relation atteint une forme de maturité. Un artiste ne peut plus négliger son apparence ni la manière dont il se présente au public. À travers l'iconisation se pose également la question de la place de l'artiste dans notre société. Peu importe le courant ou la période, le musicien conserve une position sociale singulière. Il agit comme un révélateur de son temps autant que de notre propre nature.
David Bowie en a parfaitement conscience. Mieux encore, il fait de son image une composante essentielle de son œuvre. Les photographies qui jalonnent sa carrière en témoignent. Certaines dépassent même leur fonction esthétique pour devenir des symboles culturels. La pochette de l'album Aladdin Sane en constitue sans doute l'exemple le plus célèbre : ce visage traversé par un éclair n'illustre pas seulement un disque, il participe à la naissance d'un mythe.
Crédit : Photo : AVRO, CC BY-SA 3.0 NL, via Wikimedia Commons
Les images défilent et révèlent progressivement les périodes traversées par Bowie. Les années 1950, 1960 et 1970, au cœur de cette conférence et de cette exposition, apparaissent dans toute leur complexité. À travers ses déplacements, ses rencontres et ses questionnements, Bowie devient aussi le témoin d'un monde en mutation. Ainsi, la société occidentale connaît de profondes transformations. L'après-guerre et la croissance économique des années 1950 voient émerger une culture de jeunesse portée par le rock'n'roll et des figures comme Elvis Presley. Les années 1960 accélèrent ce mouvement avec la conquête spatiale, les luttes pour les droits civiques, les contestations sociales et la révolution des mœurs. La musique devient alors l'une des expressions majeures d'une génération en quête de changement. Dans les années 1970, les identités se multiplient, les esthétiques se diversifient et l'image occupe une place croissante dans la culture populaire. Après les aspirations pacifiques du Summer of Love, les années 1970 voient émerger les crises, les incertitudes et la remise en question des valeurs établies. Le film convoque volontiers des réflexions proches de celles de Nietzsche : les valeurs anciennes s'effacent, laissant l'être humain dans l'errance. Les personnages incarnés par Bowie traduisent cette quête permanente. Ils apparaissent parfois comme des tentatives de combler un vide, parfois comme des réponses artistiques à une époque traversée par le doute.
Le film poursuit ensuite son exploration à travers l'ensemble de la carrière de Bowie. Nous quittons alors le cadre chronologique de l'exposition pour suivre l'artiste dans ses métamorphoses successives. Mais comment résister au plaisir d'approcher au plus près son univers intime, jusqu'à ses dernières créations ? Le voyage s'achève avec Blackstar, œuvre testamentaire fascinante, conçue aux portes de la mort, où Bowie transforme une ultime fois son propre départ en geste artistique.
Le film rappelle donc une idée centrale chez Bowie, mais également dans le collectif Argia : l'artiste est un explorateur. Il traverse les disciplines, brouille les frontières entre les arts et invite le public à regarder le monde autrement. En ce sens, Moonage Daydream est moins un film sur Bowie qu'une réflexion sur la création, l'imagination et la liberté de se réinventer. Le documentaire nous invite alors à une recherche permanente. Nous pourrions transposer cette idée à notre exposition des pochettes emblématiques s'échelonnant du milieu des années 1950 jusqu'à la fin des années 1970. Chaque pochette est un récit qui nous sort du cadre photographique. Une nouvelle réinvention ou une prise de risque. En ouvrant ce week-end par Moonage Daydream, le pari est finalement de rappeler que la musique ne s'écoute pas seulement. Elle se regarde aussi. Et que certaines images, lorsqu'elles rencontrent une œuvre musicale, deviennent capables de traverser les décennies, de nourrir notre imaginaire collectif et de transformer un artiste en véritable icône culturelle.
Du parcours artistique de David Bowie, raconté par Brett Morgen (2022) à partir d'archives — concerts, entretiens, documents rares et photographies — dans une forme sensorielle et psychédélique, loin du documentaire biographique classique.
Au cinéma Les Variétés d'Hendaye, le vendredi 31 juillet 2026 à 21 h (avant-propos dès 20 h 30), en ouverture du week-end Regards Croisés #1 — Sound and Vision. La projection est suivie d'une discussion avec Diego Gil, auteur des 12 vies de Bowie.
Non : le film se vit comme une expérience visuelle et musicale. Mais les amateurs de photographie y trouveront un fil rouge singulier — la fabrique d'une icône par l'image.
La projection de Moonage Daydream ouvre Regards Croisés #1 — Sound and Vision : trois jours d'expositions, de conférences et de musique à la Halle de Gaztelu (31 juillet – 2 août, entrée libre) — dont ma conférence sur la photographie et les pochettes d'albums, samedi à 17 h.
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Photographie et musique, les regards du week-end :
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