
Pierre Le Forestier
Par un photographe des deux bords
Faut-il vraiment choisir entre numérique et argentique ? Il y a quelque chose d'étrange dans le retour en grâce de la pellicule. À l'heure où nos téléphones capturent en une fraction de seconde des images d'une qualité que des studios professionnels auraient enviée il y a vingt ans, nombre de photographes reviennent délibérément à un procédé né au XIXe siècle — lent, coûteux, et dont le résultat reste incertain jusqu'à l'ouverture du labo. Ce paradoxe mérite qu'on s'y arrête : non pour trancher, mais pour comprendre ce que la photographie argentique et le numérique disent de notre rapport à l'image.
Crédit photo : Pierre Le Forestier
La révolution numérique n'a pas seulement changé l'outil : elle a transformé notre relation au temps. Là où le photographe argentique devait attendre — parfois des semaines — pour voir le résultat de son travail, le numérique offre un retour immédiat. Cette immédiateté n'est pas anodine : elle permet d'apprendre plus vite, de corriger une exposition ratée sur le champ, d'ajuster sa composition en temps réel.
Le coût marginal nul de chaque déclenchement est une autre liberté considérable. On peut expérimenter, rater sans conséquence financière. Pour un photographe qui apprend, ou pour un reportage où l'instant fugitif prime sur tout, cette souplesse est irremplaçable : les photographes de sport, de presse ou de mariage le savent mieux que quiconque — on ne peut pas se permettre de manquer le moment.
À cela s'ajoute la puissance du post-traitement. Lightroom, Capture One, ou même les outils intégrés à un smartphone permettent des corrections autrefois réservées aux grands labos : équilibre des blancs, récupération des hautes lumières, réduction du bruit. Le fichier RAW est une matière brute que le photographe façonne selon sa vision, avec une précision chirurgicale — une forme d'artisanat, différente de la chambre noire mais tout aussi réelle.
Enfin, le numérique a démocratisé la pratique comme jamais : un appareil d'entrée de gamme d'aujourd'hui surpasse techniquement les reflex professionnels d'il y a quinze ans. La photographie n'a jamais été aussi ouverte à tous.
Crédit photo : Sophie Compain
Et pourtant. Beaucoup de ceux qui ont grandi avec le numérique reviennent à la pellicule — non par nostalgie, mais par nécessité intérieure. Qu'est-ce qui les y pousse ?
Trente-six poses sur une pellicule 135, c'est trente-six occasions, pas une de plus. Cette rareté force à regarder avant d'appuyer. Elle impose une discipline de l'attention qui, paradoxalement, libère : quand chaque déclenchement a un coût, on cesse de « gaspiller » des images et on commence à choisir. Beaucoup de photographes argentiques témoignent de ce ralentissement bénéfique, de cette présence accrue à la scène.
Le grain argentique — cette texture aléatoire, organique, qui varie selon la pellicule, la lumière et le révélateur — est fondamentalement différent du bruit numérique. Il n'est pas un défaut à corriger, mais une signature. La latitude d'un négatif couleur, la profondeur des noirs d'un film noir et blanc, la saturation profonde d'une diapositive Velvia : chaque pellicule a une personnalité que les presets et les filtres numériques ne font qu'imiter, sans jamais tout à fait l'atteindre.
Crédit photo : Arnaud Elissalde
Il y a une dimension sensorielle et rituelle que le numérique ne peut pas reproduire : le chargement du film dans l'obscurité, l'avance de la pellicule après chaque prise, l'odeur du révélateur, l'apparition progressive de l'image dans le bain de développement. Autant de gestes qui ancrent le photographe dans un processus, le rendent acteur d'une chaîne complète plutôt que simple capteur d'instants. Certains y voient du temps perdu ; d'autres, une forme de méditation.
Crédit photo : Friedrich Haag, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Les négatifs sont des archives physiques. Ils existent indépendamment de tout système informatique, de tout format de fichier qui pourrait devenir obsolète. Une boîte de négatifs retrouvée dans un grenier dans cinquante ans sera encore lisible. Peut-on en dire autant d'un disque dur de 2010 ?
Avant même de choisir entre numérique et argentique, il y a une décision plus fondamentale : celle du format. Car la surface sensible — capteur ou pellicule — détermine en grande partie la qualité d'image, la profondeur de champ, le poids du boîtier, et la nature même de l'expérience photographique.
Ce que cette hiérarchie révèle, c'est que la question numérique vs argentique est inséparable de celle du format. Un plein format numérique et un 135 argentique partagent la même surface, mais pas la même philosophie. Un moyen format argentique 6 × 6 rivalise ou dépasse un plein format numérique en résolution brute, mais impose une lenteur radicalement différente. Et un grand format 4 × 5 n'a pas d'équivalent numérique accessible. Choisir son format, c'est choisir un rapport au monde autant qu'un rendu : le 135 invite à la mobilité, le moyen format demande qu'on s'arrête, le grand format exige qu'on contemple.
L'erreur serait de traiter ces deux approches comme des camps adverses. Ce sont deux outils, deux philosophies — et la plupart des photographes sérieux finissent par utiliser les deux, en conscience. Le numérique excelle pour la documentation, le reportage, la photographie commerciale, l'apprentissage rapide, tout ce qui demande réactivité et volume. L'argentique s'impose quand on veut ralentir, quand le projet appelle un rendu particulier, quand la pratique elle-même compte autant que le résultat.
Il est d'ailleurs révélateur que le retour de l'argentique coïncide avec la généralisation des smartphones. Quand tout le monde photographie tout le temps, certains éprouvent le besoin d'une pratique plus engagée, plus intentionnelle, qui redonne de la valeur à l'acte photographique. L'argentique n'est pas une régression technologique : c'est une réponse culturelle à la saturation de l'image.
© Crédit photo : Collectif Argia
La question n'a pas de réponse universelle, parce qu'elle dépend de ce qu'on cherche. La réactivité, l'efficacité ? Le numérique. Le caractère, l'engagement dans un processus ? L'argentique. Les deux selon les jours et les projets ? Comme le dit la chanson, « le nec plus ultra en ce paysage, c'est d'aimer des deux côtés ».
Ce qui est sûr, c'est que la pellicule n'est pas morte. Elle a simplement trouvé une nouvelle raison d'exister : non comme alternative moins performante au numérique, mais comme pratique à part entière, avec ses propres vertus et sa propre philosophie. Et ça, aucun capteur ne peut le rendre obsolète.
Cette double culture — le capteur et la pellicule — on la fait vivre au sein du collectif. Découvrez le travail argentique de Simon Arcache lors de Regards Croisés #1 — Sound and Vision (31 juillet–2 août, Hendaye, entrée libre), et notre article frère sur le Zone System et la maîtrise de l'exposition.
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