Première séance au labo : quand l'image prend son temps

Arnaud ElissaldeArnaud Elissalde

Arnaud Elissalde

Publié le 19 septembre 2026

Première séance au labo : quand l'image prend son temps


La première chose que je remarque en entrant dans le laboratoire, c'est l'odeur.

Une odeur de chimie, un peu âcre, difficile à définir, mais qui semble immédiatement nous transporter ailleurs.

Puis les yeux s'habituent à la pénombre. Une lumière rouge éclaire faiblement la pièce. Sur la table, les bacs sont alignés. Les pinces sont prêtes. Le papier photographique reste à l'abri de toute lumière parasite.

Au milieu de tout cela, un Durst M800 récemment installé par Pierre.

La scène a quelque chose d'étrangement familier et pourtant complètement nouveau.

Nous sommes en pleine nuit. Pour pouvoir travailler sans risquer qu'une lumière parasite ne vienne impressionner le papier, nous avons dû attendre que le jour disparaisse complètement. La soirée a commencé bien avant les premiers tirages : préparer le matériel, discuter, dîner, attendre. Dehors, la lumière a progressivement décliné et, sans vraiment nous en rendre compte, les heures ont commencé à filer.

Pour mon ami et membre du collectif Argia, ce laboratoire n'est pas une découverte. Il a commencé la photographie avec l'argentique et connaît déjà cet univers. C'est lui qui, récemment, a décidé de remonter un labo, de retrouver les outils, les gestes et les habitudes de cette pratique.

Pour moi, c'est une première.

Depuis quelques mois seulement, je découvre l'argentique. Après plus de vingt ans de photographie, j'ai eu envie de prendre un autre chemin. Un Bronica SQ, quelques films 120 et mes premières Kodak Tri-X 400 m'ont accompagné dans ces premiers pas.

J'ai appris à charger un film, à composer avec douze vues, à accepter de ne pas voir immédiatement mes photographies, puis à développer mes premiers négatifs.

Mais il restait une étape.

Faire apparaître l'image.

Le négatif devient lumière


Nous commençons par installer l’un de mes négatifs dans l’agrandisseur. Je connais déjà cette photographie, mais lorsque la lumière du Durst traverse le film et la projette sur le plateau, je la découvre autrement. L’image prend une autre dimension. Elle n’est plus seulement cette petite surface de film que j’ai observée à plusieurs reprises ; elle devient une projection que nous pouvons cadrer, agrandir et interpréter.

Nous faisons la mise au point, choisissons le cadrage et déterminons un premier temps d’exposition. Le papier est placé sous l’agrandisseur, puis la lumière est allumée pendant quelques secondes.

C’est étonnant de penser qu’il aura fallu attendre la nuit pour pouvoir faire cela.

Quelques secondes de lumière pour une image qui va ensuite demander plusieurs minutes pour apparaître.

Le papier est plongé dans le révélateur. Au début, il ne se passe presque rien. Puis progressivement, des formes commencent à émerger. Une zone sombre apparaît, puis une lumière, un contour, un détail. L’image monte doucement à la surface du papier.

Je regarde cette photographie apparaître et je ressens quelque chose d’assez difficile à expliquer. Je connais l’image puisque c’est moi qui l’ai prise, mais je ne l’avais jamais vue de cette manière. Avec le numérique, l’image existe immédiatement après le déclenchement. Ici, elle semble véritablement naître sous mes yeux.

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Apprendre à attendre


Le premier tirage n'est évidemment que le début.

Il faut passer par le bain d'arrêt, le fixateur, puis le rinçage. Et lorsque le papier sort enfin de l'eau, une nouvelle surprise m'attend : l'image n'est toujours pas réellement terminée.

Le papier est humide et son aspect va encore évoluer en séchant. Les tonalités changent, les contrastes semblent différents et certaines nuances apparaissent plus clairement une fois le tirage sec.

Il faut donc attendre encore.

C'est probablement l'un des aspects qui me surprend le plus. Même lorsque la photographie semble terminée, elle continue son évolution. Le papier sèche, les nuances se précisent et le regard que l'on porte sur l'image change lui aussi.

Nous posons un tirage à sécher pendant que nous en préparons un autre. Puis nous revenons quelques minutes plus tard sur le premier. Nous comparons, observons, cherchons à comprendre ce qui fonctionne et ce qui doit être repris.

Le tirage argentique n'est donc pas simplement une façon de reproduire une photographie. C'est une nouvelle étape de création.

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Une image, plusieurs essais


Les premiers résultats ne sont évidemment pas parfaits. Il faut ajuster le temps de pose, faire des bandes d'essai, modifier certains paramètres et recommencer.

Nous regardons les tirages les uns à côté des autres. Une différence de quelques secondes peut changer complètement la densité d'une image. On cherche le bon équilibre entre les lumières et les ombres, on essaie de retrouver sur le papier ce que nous avions imaginé au moment de la prise de vue.

Un tirage sèche pendant qu'un autre est en cours d'exposition. Nous revenons sur une photographie, comparons plusieurs essais, discutons du résultat.

Et sans vraiment nous en rendre compte, les heures passent.

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Hors du temps


C'est finalement cette sensation qui me restera le plus de cette première séance.

Nous avons dû attendre la nuit pour commencer et, quelques heures plus tard, nous sommes toujours là, absorbés par nos images. Il n'y a plus vraiment d'heure. La lumière extérieure a disparu depuis longtemps et le laboratoire est devenu une sorte de parenthèse.

Tout semble fonctionner sur un autre rythme.

Le temps de pose, le temps dans le révélateur, le bain d'arrêt, le fixateur, le lavage, puis le séchage. Chaque étape impose son propre rythme et il est impossible de vraiment l'accélérer.

Dans notre pratique quotidienne, nous cherchons souvent à aller plus vite. Ici, c'est exactement l'inverse.

Il faut attendre.

Et cette attente finit par devenir agréable.

Elle permet de rester avec une photographie, de l'observer réellement, de revenir dessus, de la comparer avec une autre. On ne passe pas immédiatement à l'image suivante.

Pendant quelques heures, nous avons simplement fait des photographies.

Pas en déclenchant.

En les faisant apparaître.

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Pour lui, un retour. Pour moi, une découverte


Cette séance avait aussi quelque chose de particulier parce que nous ne découvrions pas le laboratoire de la même manière.

Pour Pierre, c'est un retour à une pratique qu'il connaît déjà. Il a commencé avec l'argentique et le fait d'avoir remonté ce laboratoire lui permet de retrouver des gestes et une approche qu'il avait déjà expérimentés.

Pour moi, tout est nouveau.

Mais finalement, cette différence d'expérience est aussi ce qui rend le moment intéressant. Il y a la transmission, les conseils, les discussions autour d'une image, mais surtout le plaisir de partager une pratique photographique. Cela correspond bien à l'idée que nous nous faisons du collectif et c'est probablement ce que j'aime aussi dans les moments que nous construisons avec le Collectif Argia : chacun arrive avec son expérience, ses habitudes et son regard, mais la photographie devient un terrain commun.

« You don't take a photograph, you make it »


Au fil de la soirée, une phrase d'Ansel Adams me revient régulièrement en tête : « You don't take a photograph, you make it. »

Cette phrase m'accompagne depuis longtemps dans ma pratique photographique. Je l'ai toujours comprise comme une invitation à construire une image, à ne pas considérer le déclenchement comme l'aboutissement de la photographie. Le cadrage, la lumière, le choix du moment, la composition : tout cela participe déjà à la fabrication d'une image.

Mais ce week-end, dans le laboratoire, je crois avoir compris cette phrase autrement.

Avec l'argentique, le « make it » devient presque littéral.

La photographie commence avec le déclenchement, mais elle ne s'arrête pas là. Il y a le film, son développement, le négatif, puis l'agrandissement. Il faut choisir le cadrage, le temps d'exposition, le contraste. Il faut regarder la photo apparaître sur le papier dans le révélateur, le passer dans les différents bains, le laver, puis attendre encore qu'il sèche pour découvrir réellement le résultat.

À chaque étape, quelque chose se joue.

La photographie n'est plus seulement prise. Elle est construite.

Et peut-être est-ce cela qui m'a le plus marqué dans cette première expérience : après plus de vingt ans de pratique photographique, j'ai eu le sentiment de retrouver concrètement une idée qui m'accompagne depuis toujours.

Faire une photographie plutôt que simplement la prendre.

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Comprendre ceux qui nous ont précédés


En quittant le laboratoire, très tard dans la nuit, je pensais aussi à tous ceux qui ont pratiqué cette photographie avant nous.

Aux grands noms de l'histoire de la photographie, bien sûr, dont les images ont traversé les décennies et dont les livres ont nourri notre regard.

Mais aussi à tous les autres.

À ceux dont les noms ne figurent dans aucun manuel, à ceux qui ont passé des soirées entières dans leur chambre noire, dans un garage ou dans un petit laboratoire improvisé. À ceux qui ont appris en essayant, qui ont raté des tirages, recommencé, attendu que le papier sèche et recommencé encore.

Des photographes professionnels aux amateurs, au sens le plus noble du terme : ceux qui photographient parce qu'ils aiment profondément cela.

Je crois que je comprends aujourd'hui un peu mieux ce qui les attirait dans cet univers.

Il y a quelque chose de profondément magique dans le fait de voir une image apparaître sur une feuille blanche.

Nous le savons intellectuellement. Nous avons tous vu des photographies anciennes, des films, des documentaires montrant un laboratoire argentique. Mais tant qu'on ne l'a pas vécu, on ne mesure pas vraiment ce que cela représente.

Dans la lumière rouge, face à un papier plongé dans le révélateur, l'image apparaît lentement.

Et pendant quelques secondes, on assiste réellement à sa naissance.

Ce geste a quelque chose d'intemporel.

Les outils ont changé, les appareils ont changé, les supports ont changé. Mais cette sensation, elle, semble avoir traversé les générations.

Pendant quelques heures, j'ai compris un peu mieux le regard de ceux qui m'ont précédé. Des plus illustres aux plus anonymes, tous ont connu ce moment où une image apparaît lentement sur le papier. Je fais partie désormais de cette communauté qui peut décrire cette sensation.

Une magie simple.

Patiente.

Et profondément photographique.

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Questions fréquentes

On travaille de nuit ou dans une pièce sans lumière parasite, sous une lumière rouge. Le négatif est projeté par l'agrandisseur sur du papier photo, puis le papier passe dans le révélateur, le bain d'arrêt, le fixateur et le rinçage. On procède par bandes d'essai avant d'obtenir un bon tirage.

Le papier photographique est sensible à la lumière : pour éviter qu'une lumière parasite ne l'impressionne, il faut une obscurité complète, à part la lumière inactinique (rouge ou orange) du labo.

Non : le papier est humide et son aspect évolue encore en séchant. Les tonalités et les contrastes changent, d'où l'intérêt d'attendre avant de juger le résultat.

Il faut prendre des précautions strictes liées à la manipulation des produits chimiques (se protéger, bien ventiler la pièce), respecter le processus technique et bien gérer la lumière. Les produits doivent être stockés de manière sécurisée et éliminés en les rapportant en déchèterie. Pour le tirage, il faut bien veiller au respect de la température, à la durée des bains et à la propreté de l'espace de travail.

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